Le texte qui suit est une traduction d’un témoignage en langue allemande, rédigé par la regrettée Julie MAYER née DAMM (Julchen) qui nous narre "sa" libération du village, aux aurores du lundi 27 novembre 1944, cachée au fond d’un tunnel dans la forêt !
UNE TERRIFIANTE NUIT DANS UN TUNNEL
Chaque année, à l’approche du 27 Novembre, de douloureux souvenirs renaissent chez tous ceux qui ont connu les affres de cette terrible nuit dans le tunnel.
En ces effroyables journées de la fin novembre 1944, nous entendions jour et nuit le grondement des canons dans le lointain. Jour après jour, le front se rapprochait. A notre stupéfaction l’armée allemande installa, sur la Steige, des pièces d’artillerie lourde dirigées vers Téterchen. Des chasseurs bombardiers alliés passaient et repassaient sans arrêt en rase-motte au-dessus de nos maisons. Ils harcelaient l’ennemi avec leurs mitrailleuses et attaquaient les colonnes de camions et autres véhicules militaires allemands qui s’abritaient près des maisons pour ne pas être vus. Lorsqu’on apprit que l’armée américaine avait encerclé Boulay, une véritable panique s’empara de la population. Presque toutes les maisons furent réquisitionnées par les troupes allemandes afin de servir de remises, de magasins ou d’hébergement (il s’agissait principalement de soldats SS).
Le dimanche 26 novembre 1944, en raison de l’imminence d’une bataille dans notre village, peu de paroissiens s’étaient rendus à la grand-messe célébrée à 7 H 30. Beaucoup de familles cherchèrent refuge dans des abris de fortune, grottes ou galeries minières dans la forêt ou bien dans des caves voûtées pleines à craquer.
Ce matin-là, sur le conseil d’un sous-officier allemand qui faisait partie du commando de dynamitage du tunnel de la Steige, les habitants des rues du Ruisseau et de l’Eglise décidèrent d’aller se réfugier dans les chambres à dynamite du petit tunnel creusé sous la colline du Benchels (l’entrée se trouvait à l’orée de la forêt, derrière l’église). Les hommes commencèrent à y transporter de la literie et des vivres. Aux environs de midi, une ordonnance allemande apporta l’ordre de repli. Immédiatement, les soldats allemands plièrent bagages et s’enfuirent vers Falck.
Bientôt un premier obus explosa au-dessus de nos maisons. Sur injonction de quelques hommes qui avaient décidé de rester sur place pour surveiller nos demeures, les femmes et les enfants se hâtèrent vers le tunnel. Tout en évitant de nous faire repérer des avions, tremblants sous la pluie d’obus qui sifflaient au-dessus de nos têtes, courant et rampant, exténués et à bout de souffle, nous gagnâmes ces fameuses chambres à explosifs. Le contenu en avait été transféré préalablement dans le grand tunnel afin de renforcer la puissance de destruction. Il s’agissait de sombres refuges, sans aération, aux parois froides et humides. Nous grelottions et suffoquions dans l’attente angoissante de la suite des évènements.
A l’extérieur, le grondement des canons qui bombardaient sans interruption, résonnait avec une force décuplée dans ce tunnel porteur d’échos. Nous imaginions notre village réduit à feu et à sang. Le jour baissait, nous avions froid dans nos cachettes ; les enfants pleuraient. Il n’était pas question de dormir et la lueur vacillante d’une bougie donnait un air lugubre à notre triste séjour. Tout à coup, une formidable déflagration nous fit sursauter. Elle fut bientôt suivie d’une seconde détonation, si intense que nous crûmes notre tunnel ébranlé dans ses fondements. Il s’agissait en fait du dynamitage du grand tunnel de la Steige.
Lorsque après cette effroyable nuit, nous nous risquâmes hors de nos abris afin de prendre l’air et de nous dégourdir les membres, l’aube se levait en ce jour mémorable du 27 Novembre 1944. Dans le lointain, à l’autre extrémité du tunnel, on entendait distinctement des roulements de chaînes et des grondements de moteurs. Il s’agissait de chars américains Sherman qui arrivaient par la rue de la Croix et se dirigeaient vers le village ! Plus près de nous, nous vîmes des silhouettes gesticuler dans le brouillard. Cette fois-ci il y avait du nouveau et du jamais vu : des soldats américains firent irruption dans le tunnel et nous mirent en joue. Soudain une voix nous ordonna en allemand « Kommt alle heraus » (sortez-tous).
Nous ne nous fîmes pas prier et, brandissant nos mouchoirs et autres chiffons en guise de drapeaux blancs, nous sortîmes du tunnel en criant : « Vive la France ! Vive l’Amérique ! ». Les G.I.’s baissèrent leurs armes et inspectèrent le tunnel et ses alentours. Nos hommes arrivèrent sur ces entrefaites afin de nous reconduire au village. Et c’est éreintés et noirs de suie, mais heureux d’être libérés, que nous prîmes allègrement le chemin du retour.
Les américains occupèrent Hargarten. A part quelques dégâts insignifiants, notre cher village était encore debout. Les obus qui nous avaient tant effrayés, avaient surtout explosé dans les prés ou dans la forêt. Saint-Michel le patron de notre paroisse, que nous implorions si souvent dans nos moments de détresse, nous avait visiblement protégés !
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